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Les petites images font les grandes histoires, et le monde virtuel peut, parfois, rencontrer le monde réel. Ecrivant un article sur le Vallon du Marinier, quartier de l'Estaque perché au flanc du massif de la Nerthe, j'avais mis une photo de la maison de mes grands-parents, Pierre (décédé en janvier 1942) et Irène Gortchakoff,

 

Irene gortchakoff, 04 mai 1969.

 

 

qu'ils ont habitée durant 70 ans, bicoque rustique, haute perchée, qui ouvrait sur un panorama sublime (maison à gauche).

 

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Mais les articles que nous postons sur le net, sont un peu comme des bouteilles à la mer, voguant sur un océan virtuel, qui souvent, se perdent, noyés dans l'immensité de la toile, mais, parfois, touchent des rivages lointains, et arrivent à un destinataire inconnu.

 Quelle ne fut pas ma surprise, un jour, en ouvrant ma boîte mail, de lire un message concernant, non pas la maison de mes grands-parents, mais celle d'à côté, couronnée par un bel oeil de boeuf ! C'était une certaine Yannick Latallerie-Veintimilla, qui me contactait pour me faire part de l'émotion qu'elle avait eu en contemplant l'ancienne maison de ses grands-parents, construite par son grand-père, et quittée en 1937, pour des cieux espagnols ! De ce point de départ prosaïque, une longue histoire traversant les méandres de ce siècle va alors émerger, celle d'immigrés espagnols, les Veintimilla, échouant au Marinier, et qui seront engagés dans la grande histoire du 20eme siècle, de Madrid à Moscou !

 

Veintimilla-Dolz Julian, est né à Pobleta, dans la province de Valence, en Espagne, en 1891, et, comme beaucoup d'espagnols, vint en France, pour travailler dans le vignoble du Languedoc, à Poussan, au-dessus de l'étang de Thau, à partir de 1911.

 

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Il s'installa définitivement dans le village languedocien, en 1914,  après s'être marié avec Theresa Sebastian-Adrian.

 

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La famille Veintimilla s'agrandit rapidement, avec la naissance de José, en 1915, et de Theresa, en 1921.

 

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Après de multiples aller et retour entre la France et l'Espagne, les Veintimilla s'installe au Vallon du Marinier, en 1924, quartier de l'Estaque, à Marseille. Petite vallée isolée, encaissé dans les collines de la Nerthe, le Marinier est un lieu excentré surtout habité par des immigrés italiens, venus travailler dans les tuileries de l'Estaque et aux usines chimiques de l'Estaque Riaux. Ce fut le cas pour mes arrières grands-parents, Aderito et Linda Grisendi, venus de l'Emilie-Romagne pour travailler dans la cité phocéenne, 

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et dont les trois filles se marieront avec trois amis russes, mon grand-père, Pierre Gortchakoff, et ses deux copains de l'armée, Jean Sinitzki et Paul Griaznoff.

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Julian fit le maçon, et construisit une première maison, qu'il revendit à des marseillais du "dimanche", pour en édifier une autre, beaucoup plus grande, sertie d'un oeil de boeuf.

 

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Les Gortchakoff et les Veintimilla deviennent donc voisins, jusqu'en 1937, et Victorine et Theresa, deviennent amies.

 

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Le père Veintimilla, travailleur acharné, puisqu'il fera le grand escalier coupant le lacet du Boulevard du Belvédère, en une journée, 

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était marqué par les idées anarchistes, fort répandues dans cette partie de l'Espagne, mais son fils, José, né en 1915, communiste convaincu,  le convertir au communisme soviétique. Dans les années 20-30, la Marseille ouvrière est traversée par les idées révolutionnaires, aimantée par la patrie des ouvriers, l'URSS, et l'Estaque, quartier laborieux, sera un des fers de lance du communisme marseillais, puisque le 16eme arrondissement restera, pendant longtemps, la chasse gardée du PCF. 

José Veintimilla, fils de Julian, embrassa donc les idéaux du Parti Communiste, militant dans le 16eme arrondissement de Marseille, tout en commençant à travailler à la Penaroya, usine chimiqueappelée aussi la Coloniale, à l'Estaque-Riaux.

 

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 L'été 1936, un événement va bouleverser la vie du jeune homme, puis de toute la famille. La guerre d'Espagne éclate, avec un coup d'Etat mené par le général Franco, qui renverse le gouvernement de Front Populaire qui avait été élu démocratiquement Le sang de José ne fait qu'un tour ! A 21 ans, le jeune espagnol est prêt à mourir pour ses idées, surtout si c'est pour sauver l'Espagne du péril fasciste ! Le gouvernement Blummalgré sa sympathie pour le camp républicain, à la remorque de l'allié anglais, qui ne veut nullement une "Espagne rouge", se résigne, la mort dans l'âme, à la non-intervention, laissant les républicains seuls, contre Franco et ses alliés germano-italiens. Mais les militants communistes et beaucoup d'autres, ne l'entendent pas de cette oreille, et l'aide à l'Espagne Républicaine va vite s'organiser, Marseille devenant la plaque tournante du soutien à la cause progressiste. En octobre 1936, le Ciudad de Barcelone

 

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et le Mar Caribe embarquent des centaines de volontaires français , du port de Marseille, vers Alicante et Albacete, QG des nouvelles Brigades Internationales. José Veintimilla est du voyage, et sera reversé dans la XIe Brigade Internationale, commandée par Emilio Kleber,  intégrant le Bataillon "Edgar André", dirigé par Hans Kahle.

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Il défendra la capitale, lors de la Bataille de Madrid, où les légionnaires d'Afrique, n'arriveront pas à passer !

 

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  Blessé par deux fois, le parcours de José se perd ensuite dans les brumes de la guerre ...

A Marseille, la famille Veintimilla ne reçoit plus de nouvelles, et Julian, n'en pouvant plus, décide de vendre la maison marseillaise pour s'en aller en Espagne, à la recherche de son fils, en 1937, en emmenant tout la famille, et la fiancée de José, Juliette Enguidanos. Et c'est tout à fait par hasard, qu'à Barcelone, ils vont retrouver leur fils, en pleine forme, et ayant quelques responsabilités dans l'organigramme de l'Internationale Communiste. Le jeune brigadiste a tellement pris du galon, qu'il ne va pas profiter longtemps de la présence de sa famille, envoyé, qu'il sera, en URSS, transporté par un sous-marin, cet été 1937, qui le mènera jusqu'à Odessa.

Mais José avait pris soin, avant, de mettre sa famille en sécurité, à Valence puis à Madrid, à l'hôtel Gaylor, QG des forces russes en Espagne. Julian, homme à tout faire, aidera la police républicaine, alors que la jeune Theresa se transformera en zélée secrétaire, croisant, dans le prestigieux établissement, Ernest Hemingway et le général Valentin Gonzales, surnommé El Campesino.

 

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Mais les nationalistes de Franco gagne la guerre, le 1er avril 1939, et des milliers de républicains espagnols sont obligés de fuir l'Espagne, pour ne pas être passés par les armes. La "retirada" ou retraite, va concerner 450 000 personnes, traversant les Pyrénées pour se réfugier dans l'hexagone, où ils sont fraîchement accueillies, internées dans des camps comme à Argelès ou au Boulou.

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Theresa et sa mère purent échapper, dans un premier temps, à ces infâmes camps, puisque la jeune fille, qui parlait français couramment, fit croire aux policiers français qu'elle avait perdu ses papiers d'identité. Mais, à Marseille, elles furent arrêtées, en 1940, puis internées au camp d'Epinal. Heureusement, la solidarité communiste ne fut pas un vain mot, puisqu'un militant brigadiste de l'Estaque, Gilbert Charmasson, se fit passer pour le fiancé de Theresa, et réussit à faire sortir les deux femmes. Elles se réfugièrent à Marseille, rue Breteuil, chez un notaire, Maître Ravanas et retrouvèrent Julian, le père, revenu d'Espagne un peu plus tard, comme ouvrier agricole dans la propriété du notaire, à Mallemort.

La guerre finie, la famille revint au Marinier, où Mr Rabezanne, qui avait acheté la maison à l'oeil de boeuf, loua à Julian, une maisonnette, 1, rue de la poudrière. Theresa se maria et donna naissance à Yannick,

 

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une petite fille, qui reste aujourd'hui, avec sa mère, la mémoire vivante de la famille.

 

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La vie continua, sans José, qui avait bel et bien disparu, emporté peut-être, par la catastrophe mondiale ! Mais non, 11 ans plus tard, en 1956, José Veintimilla réapparut, à l'Estaque, libéré des géôles staliniennes, par Nikita Khrouchtchev ! Parti en URSS en 1937, formé à l'Académie Frunzé, pour être un des futurs cadres de l'Espagne soviétique, il pâtit de la défaite républicaine et fut, comme tous les combattants brigadistes, suspectés par la police stalinienne. Habitant Moscou, il se maria avec une certaine Tossia, alors que Juliette, sa première fiancée du Marinier, convola avec un ukrainien.

 

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En 1946, José, demanda un visa pour assister au baptême de sa filleule, Yannick, à Marseille, ce qui lui fut refusé.

 

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Ancien brigadiste, demandant à sortir d'URSS, il n'en fallait pas plus pour les sbires de Staline, pour soupçonner l'ibéro-marseillais de haute-trahison. Le 26 septembre 1947, alors qu'il sortait de son usine moscovite, où il travaillait comme tourneur-fraiseur, il fut arrêté par le MVD, la police politique qui avait remplacé le terrible NKVD. José ne reverra plus Tossia ...Incarcéré à la Loubianka, funeste bâtiment où disparurent de nombreux brigadistes, dans la cellule 82-5-E, le jeune homme y resta jusqu'au 22 août 1948, avant d'être "libéré" pour être envoyé à la Vorkuta, dans les camps sibériens !

Le général El Campesino, héros de la guerre d'Espagne, lui aussi exilé en URSS, avec quelques milliers de compatriotes, fut aussi remercié par Staline, en étant interné dans à la Vorkuta. Il narra sa tragique aventure dans un livre :

 

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Mais d'une certaine, les deux hommes eurent de la chance, car beaucoup d'autres, comme le général Kleber, ancien commandant de José, au sein de la XIe Brigade Internationale, moururent d'épuisement, dans les camps sibérien, quant ils n'ont pas été simplement exécutés à leur retour d'Espagne.

José Veintimilla connut sa future femme au Goulag, une autrichienne nommée Elfriede

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qui fut libérée un an avant lui, en 1955, et alla l'attendre au chemin de la Poudrière, au Marinier.

En 1956, profitant du "dégel"après la mort de Staline, l'ancien brigadiste fut libérée du camp de Potma, par Khrouchtchev, et décoré de l'Ordre de Lénine ! Le retour au Marinier du fils disparu, fut un choc, pour le père Julian

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heureux de ces retrouvailles incroyables et abattu par cette réalité insupportable, qui remettait en cause  sa foi communiste ! De rage, il alla se jeter dans un tas de fumier !  

José, lui, avait quitté le vallon, jeune homme, plein d'illusions et de romantisme révolutionnaire, en 1937, et il revenait en homme,

 

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20 ans plus tard, marqué par son périple européen, victime du tourbillon de l'histoire et de la paranoïa stalinienne, qui lui avait volé les meilleurs années de sa vie !

Il se maria avec Elfriede, et travailla à Sud-Aviation.

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Il quitta la politique, celle-ci lui avait trop pris ...

A sa retraite, qu'il prit à Nice avec sa femme, il eut le plaisir de retourner dans son Espagne tant chérie, à la mort de Franco, en 1975, 38 ans après avoir pris son sous-marin à Barcelone ...vers la rêvée Odessa ! Dans les années 80-90, il allait souvent avec Elfriede aux Canaries, à l'hôtel Hof-Arosa.

 

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Alors que José n'avait jamais voulu parler de cette "parenthèse" de 20 ans, qu'il n'avait pas voulu trahir ses idéaux de jeunesse, sur son lit de mort, cet été 2006, il appela sa filleule, Yannick, pour soulager sa conscience, avant de mourir. Pendant une journée, il cita des listes de noms, de mémoire, de camarades tombés sous les coups des fascistes, et, malheureusement aussi, sous les supplices du NKVD ! Il s'est éteint à l'âge de 91 ans, le 28 août 2006.

De cette vie qui traversa les tumultes du 20eme siècle, je retiendrai  la passion de ce jeune homme, 

 

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fils de l'Espagne et de l'Estaque, qui rêva d'un monde plus juste !

(Je remercie Yannick Latallerie-Veintimilla pour son témoignage et ses photos, qui m'ont permis de rendre hommage à son oncle et à sa famille.)

 

Il aurait pu chanter l'Internationale, dans ce film de Jean Renoir, La vie est à nous, de 1936 !

 

 

 


 



 


 


 


 


Tag(s) : #Pierre Gortchakoff

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