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C'était au mois d'août 2001, dans la nuit du 9 au 10, alors que tu roulais vers Lourmarin que tu as nous quitté, un peu par surprise, au détour d'un virage.




Je me rappelle bien ce coup de téléphone de Didier, qui m'avait annoncé la triste nouvelle, j'étais chez mes parents, et sur le moment, je n'avais pas vraiment saisi cette funeste information.

"JC s'est tué dans un accident ...L'enterrement aura lieu ...".

Voilà comment une vie peut s'épuiser, l'instant de quelques secondes, dans deux ou trois phrases. En août 2001, je revenais de la lontaine Extrémadura, de Hervàs, village natal des parents de ma compagne, Eulalia, un "pueblo" qui dévoile son beau "quartier juif" dans la Sierra de Gredos. La dernière fois qu'on s'était vu, ça devait être à Aix en Provence, à la fin des années 90, avec Ben et Didier, on était allé boire un coup au Bar Brigand, près de la place Richelme, puis on s'était perdu de vue, chacun vaquant à ses occupations. De l'eau a, depuis, coulé sous les ponts, tu es parti vers d'autres cieux il y a 7 ans, moi je suis toujours ici.

On s'était connu en 1992, par l'intermédiaire de Didier Stanghellini.




Didier et moi avions fait l'armée à Mulhouse, dans la section Radio de la 2eme Compagnie, en 1989-1990.




De retour d'Alsace, Didier, de la Belle de Mai, m'avait fait connaître le village de Lourmarin, où ses parents disposaient d'une maison familiale, avec cette place encadrée de 3 bistrots. C'est certainement au Café Gaby qu'on a du se rencontrer,  pour la première fois, le courant était rapidement passé, cinéphile tous les deux.



Tu étais tout en altitude, avec des bras tentaculaires qui, parfois, faisaient des arabesques singulières. Une démarche à la John Wayne, comme si ton esprit ne pouvait pas vraiment coordonner cette envergure peu commune. Ton visage tout en contraste avec cette chevelure à la Tintin, surplombant un front dégarni qui toisait des yeux alertes, que dis-je, de véritables galots qui roulaient dans d'immenses orbites... ce nez un peu cabossé qui désignait cette bouche rieuse d'où sortait une voix de stantor.



Le rire ... voici ce qui te caractérisait ! De la poilade à gogo au sourire ironique, cette bouche immense couvrait un spectre très large de postures hilarantes ! Peu conformiste, pour ne pas dire anti, tu ne prenais pas la vie bien au sérieux et les conventions sociales t'emmerdaient. Cultivé, tu n'avais même pas passé ton bachot, préférant aller passer tes après-midi chez Georges, à Pertuis, plutôt que de t'ennuyer dans ta classe de Terminale, au Lycée Val de Durance ! La tête dans les étoiles (de cinéma), tu étais aussi un terrien. Conjuguant les plaisirs de l'esprit au dur labeur paysan, tu avais refusé une vie d'étudiant pour travailler dans la propriété familiale, à Cadenet, te préparant à un destin de paysan-poète. Je soupçonne que la ville, avec ses artifices, t'ennuyait. Tu préférais passer tes samedis soirs à Lourmarin, au Café Gaby, autour d'une bonne bière, entre amis, plutôt que d'aller faire le gandin sur le cour Mirabeau. Ton univers à toi, c'était le pays du Luberon, entre Cadenet et Lourmarin. Après la bourgade de Pertuis, c'était un peu Terra Incognita. Attaché aux gens et aux paysages de ton enfance, tu voyageais peu et vagabondais beaucoup, les films et les livres te servant de viatique vers l'imaginaire.
Je me rappelle encore de ces soirées au Café Gaby, en 1993-1994, où nous refaisions le monde, croisant nos fers cinématographiques, entre les savoureux dialogues d'Audiard et les langeurs léoniennes dans les déserts d'Almeria. Ces bras qui moulinaient soudain, pour appuyer une démonstration, ce hêlement haut en couleur, pour sommer le tarvernier, Thierry, si je me rappelle, de resservir une tournée de divins liquides, et puis ce rire, toujours, franc et massif, parfois haut perché, qui ponctuait une remarque ironique ou un trait d'esprit satirique ! Ces yeux qui roulaient comme des billes et appuyaient une tirade sortie de quelques vieux films français. Tu alliais souvent le geste à la parole, l'amour de la langue se prolongeant dans une gestuelle souvent théâtrale.
Généreux tu l'étais aussi. Que de fois, au petit matin, sommes-nous allés manger le bout de gras chez toi, bande de morfale montant à l'assaut du frigo familial ...

Mais il y avait aussi le JiCé  un peu plus sombre, peu enthousiasmé par la nature humaine, un brin misanthrope, mal à l'aise dans ce grand corps gauche, qui me faisait penser à l'albatros baudelairien, si impérial dans les cieux et si maladroit parmi les hommes. Personnalité claire obscure, qui s'inscrivait parfois dans un visage triste après une bonne bouffe, où se parait des oripeaux de la solitude après tout festoiement en société. Rabelaisien, souvent, proustien, parfois ...Il y avait, chez toi, quelque chose de la comedia dell' arte, d'un personnage dans un film de Dino Risi ou d'Ettore Scola, léger et tragique à la fois, oscillant entre le goût immodéré pour les choses de la vie, et le dégoût modéré que peut inspirer la société des hommes. Cette perception du tragique ne s'est jamais traduite par la dépression, plutôt par le rire et l'ironie, une forme d'exorcisme que tous les grands comiques connaissent, modalité joyeuse pour supporter l'angoisse existentielle.

Ta mort, accidentelle, me fait penser à la fin du Fanfaron, le beau film de Dino Risi, où un Gassman exubérant et tragique promène, dans sa Lancia Aurélia décapotable, un Jean-Louis Trintignant, jeune étudiant bien sage, qui finira son périple routier sur le bas côté, entre la belle bleue et le macadam.

Pourquoi cet hommage 7 ans après ? Je ne sais pas ...peut-être car je vois encore, dans mes souvenirs, cette ganache rieuse ...Peut-être par ce que tu étais une personnalité rare, comme on n'en croise peu dans sa vie, et qu'avec ce monde parallèle qu'est la Toile, cet univers virtuel qui toise notre Réel, j'ai voulu te rappeler au bon souvenir des vivants et t'offrir un petit bout d'éternité.

Ciao Jean-Claude.

Un petit extrait des Tontons flingueurs, un film que tu aimais bien ...

 

Tag(s) : #Personnel

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